Table des matières

La Didachè, le plus ancien manuel des premiers disciples

La Didachè (en grec « Enseignement »), titrée dans le manuscrit Enseignement du Seigneur aux nations par les douze apôtres, est un court traité de seize chapitres. Elle rassemble des règles morales, des prescriptions liturgiques et des consignes d'organisation communautaire. C'est l'un des textes chrétiens les plus anciens en dehors du Nouveau Testament, et sans doute le plus juif de tous. Il donne à voir une communauté de disciples de Jésus encore pleinement inscrite dans le judaïsme, avant que la théologie chrétienne ne se fixe.

Une redécouverte tardive

  1. Le texte était connu par des mentions anciennes : Eusèbe de Césarée le classe parmi les écrits « non reconnus » mais lus, et Athanase d'Alexandrie le recommande aux catéchumènes en 367.
  2. Il a ensuite disparu pendant des siècles.
  3. En 1873, le métropolite grec Philothée Bryennios le retrouve à Constantinople, dans un manuscrit copié en 1056 (le Codex Hierosolymitanus 54). Il le publie en 1883.
  4. La publication fait sensation dans le monde savant : on disposait enfin d'un document décrivant de l'intérieur la vie d'une communauté des tout premiers temps.
  5. Des fragments et des réécritures confirment le texte : un papyrus grec d'Oxyrhynque, un fragment copte, une version géorgienne, et surtout le livre VII des Constitutions apostoliques (fin du IVe siècle), qui le reprend en le remaniant.

De quand date ce texte ?

  1. La fourchette retenue par les chercheurs va d'environ 50 à 120 de notre ère.
  2. Datation haute (50-70). Jean-Paul Audet et Aaron Milavec la défendent. Ils s'appuient sur l'absence de toute allusion à la destruction du Temple en 70, sur une liturgie très archaïque et sur une organisation où dominent encore les apôtres et prophètes itinérants.
  3. Datation basse (90-120). Kurt Niederwimmer, entre autres, la défend : la rédaction finale serait de cette période.
  4. Le débat se résout en partie si l'on admet que le texte est composite. Un rédacteur a assemblé des matériaux d'âges différents.
  5. La section des « Deux Voies » (chapitres 1 à 6) reprend très probablement un traité moral juif antérieur, christianisé après coup.
  6. Le passage 1,3 à 2,1, qui cite le Sermon sur la montagne, a manifestement été inséré dans ce traité préexistant.
  7. Les prières eucharistiques (chapitres 9-10) comptent parmi les formules liturgiques les plus anciennes que l'on connaisse.

Le contexte

  1. Le lieu. Le milieu d'origine est probablement la Syrie ou la Palestine, peut-être la région d'Antioche. C'est la zone où se sont développées des communautés de disciples de Jésus, juives et non juives, et où l'on situe souvent aussi l'Évangile de Matthieu.
  2. Le destinataire. Le titre long (« aux nations ») indique qu'il s'agit d'instruire des non-Juifs qui rejoignent le Dieu d'Israël par l'intermédiaire du mouvement de Jésus.
  3. La question centrale de l'époque était de savoir ce qu'il fallait demander à ces convertis venus des nations. La Didachè y répond par une sorte de halakha (règle de conduite) adaptée, proche du décret apostolique d'Actes 15 attribué à Jacques.
  4. L'organisation. On voit cohabiter des apôtres et des prophètes itinérants, qui passent d'une communauté à l'autre, et des responsables locaux élus (évêques et diacres). C'est un état intermédiaire, avant l'évêque unique qui apparaît chez Ignace d'Antioche.
  5. Le climat. La communauté vit dans l'attente proche de la fin des temps et du retour du Seigneur. Elle doit aussi se protéger des faux prophètes et des profiteurs.

Résumé du texte

  1. Chapitres 1 à 6 : les Deux Voies. Une instruction morale oppose la voie de la vie (amour de Dieu et du prochain, maîtrise de soi, générosité, humilité) et la voie de la mort (liste de vices et de crimes). Elle se conclut par un appel à porter le « joug du Seigneur » autant qu'on le peut.
  2. Chapitre 7 : le baptême. Il se fait de préférence dans l'eau vive, sinon dans une autre eau, froide ou chaude, voire par triple aspersion sur la tête. Il est précédé d'un jeûne.
  3. Chapitre 8 : le jeûne et la prière. On jeûne le mercredi et le vendredi, et non le lundi et le jeudi comme les « hypocrites ». Le Notre Père est récité trois fois par jour.
  4. Chapitres 9 et 10 : l'eucharistie. Le texte donne des prières d'action de grâce sur la coupe, puis sur le pain rompu, et une prière après le repas. Seuls les baptisés y sont admis.
  5. Chapitres 11 à 13 : les apôtres, les prophètes et l'hospitalité. Il fixe des critères pour reconnaître les vrais et les faux prophètes. Les voyageurs sont accueillis, mais doivent travailler s'ils s'installent. Les prémices sont réservées aux prophètes.
  6. Chapitre 14 : le jour du Seigneur. Il prévoit un rassemblement pour rompre le pain, après confession des fautes et réconciliation entre frères.
  7. Chapitre 15 : les responsables. Il demande d'élire des évêques et des diacres dignes, et de régler les conflits fraternellement.
  8. Chapitre 16 : la fin des temps. C'est un appel à la vigilance : faux prophètes, séducteur du monde, signes dans le ciel, résurrection des morts et venue du Seigneur sur les nuées.

Les citations importantes

Traductions personnelles à partir du grec.

  1. L'ouverture (1,1) : « Il y a deux voies, l'une de la vie et l'autre de la mort, et grande est la différence entre les deux voies. »
  2. Le double commandement et la règle d'or (1,2) : « La voie de la vie est celle-ci : d'abord tu aimeras Dieu qui t'a créé, ensuite ton prochain comme toi-même ; et tout ce que tu ne voudrais pas qu'il t'arrive, toi non plus ne le fais pas à autrui. »
  3. L'aumône avec discernement (1,6) : « Que ton aumône sue dans tes mains jusqu'à ce que tu saches à qui tu donnes. »
  4. La protection de l'enfant (2,2) : « Tu ne tueras pas l'enfant par avortement, et tu ne le feras pas mourir une fois né. »
  5. La haie autour du péché (3,1-2) : « Mon enfant, fuis tout mal et tout ce qui lui ressemble. Ne sois pas colérique, car la colère mène au meurtre. »
  6. La confession (4,14) : « Dans l'assemblée, tu confesseras tes fautes, et tu n'iras pas à ta prière avec une mauvaise conscience. »
  7. Le joug du Seigneur (6,2) : « Si tu peux porter tout le joug du Seigneur, tu seras parfait ; sinon, fais ce que tu peux. »
  8. Le baptême (7,1) : « Baptisez au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, dans l'eau vive. »
  9. Le jeûne (8,1) : « Que vos jeûnes ne soient pas avec les hypocrites : ils jeûnent le deuxième et le cinquième jour de la semaine ; vous, jeûnez le quatrième jour et le jour de la préparation. »
  10. La vigne de David (9,2) : « Nous te rendons grâce, notre Père, pour la sainte vigne de David ton serviteur, que tu nous as fait connaître par Jésus ton serviteur. À toi la gloire pour les siècles. »
  11. Le pain rassemblé (9,4) : « Comme ce pain rompu était dispersé sur les montagnes et, rassemblé, est devenu un, qu'ainsi ton Église soit rassemblée des extrémités de la terre dans ton royaume. »
  12. L'appel final de la prière (10,6) : « Que la grâce vienne et que ce monde passe ! Hosanna au Dieu de David ! … Maranatha. Amen. »
  13. Le test des prophètes (11,5-6) : un apôtre de passage ne reste qu'un jour, deux si nécessaire ; s'il reste trois jours, c'est un faux prophète. S'il demande de l'argent en partant, c'est un faux prophète.
  14. Le trafiquant du Christ (12,5) : celui qui refuse de travailler et vit aux dépens de la communauté est un christemporos, un « marchand de Christ ».
  15. Les prophètes comme prêtres (13,3) : les prémices sont données aux prophètes, « car ce sont eux vos grands prêtres ».
  16. Le jour du Seigneur (14,1) : « Le jour du Seigneur, rassemblez-vous, rompez le pain et rendez grâce, après avoir confessé vos fautes, afin que votre sacrifice soit pur. »
  17. La vigilance (16,1) : « Veillez sur votre vie. Que vos lampes ne s'éteignent pas, que vos reins ne se relâchent pas ; soyez prêts, car vous ne connaissez pas l'heure où notre Seigneur vient. »

Le côté juif du texte

La Didachè est profondément enracinée dans le judaïsme du Second Temple. L'étude de référence sur ce point est celle de Huub van de Sandt et David Flusser, The Didache: Its Jewish Sources and Its Place in Early Judaism and Christianity (2002).

  1. Le schéma des Deux Voies. Il vient directement de la tradition juive. On le trouve dans Deutéronome 30,15 (« J'ai mis devant toi la vie et le bien, la mort et le mal »), dans Jérémie 21,8, dans la Règle de la Communauté de Qumrân (1QS III-IV, les deux esprits de vérité et de perversion) et dans le Testament d'Asher (Testaments des douze Patriarches). Flusser y voyait un traité juif préexistant, utilisé pour instruire les prosélytes.
  2. La haie autour de la Torah. Le chapitre 3 enchaîne les mises en garde du type « ne sois pas colérique, car la colère mène au meurtre » ou « ne sois pas convoiteux, car la convoitise mène à l'adultère ». C'est la logique rabbinique du seyag la-Torah, « faites une haie autour de la Torah » (Pirqé Avot 1,1) : on protège le grand commandement en interdisant ce qui y conduit. Le ton est celui des traités de sagesse juifs Derekh Eretz.
  3. L'adresse « mon enfant ». C'est la formule des sages dans les Proverbes et dans la littérature de sagesse juive.
  4. La règle d'or sous forme négative. « Ce que tu ne voudrais pas qu'il t'arrive, ne le fais pas à autrui » correspond presque mot pour mot à la réponse de Hillel au païen (Talmud de Babylone, Shabbat 31a). Matthieu la formule au positif.
  5. Le joug du Seigneur. Le « joug » est un terme rabbinique désignant la Torah (le « joug du Royaume des cieux », le « joug des commandements »). La Didachè ne l'abolit pas : elle propose aux non-Juifs une observance graduée, l'observance complète restant l'idéal de perfection.
  6. Les interdits alimentaires. Le texte interdit la viande sacrifiée aux idoles (6,3), comme le décret de Jacques en Actes 15, lui-même inspiré des lois imposées à l'étranger résidant en Israël (Lévitique 17-18).
  7. Le jeûne et la prière. La Didachè garde le rythme juif de deux jours de jeûne par semaine et de la prière trois fois par jour, comme la Amida. Elle déplace seulement les jours de jeûne pour se distinguer des « hypocrites » : c'est une démarcation interne au judaïsme, pas une rupture avec lui.
  8. Les prières eucharistiques. Elles suivent la structure de la Birkat ha-Mazon, la bénédiction juive après le repas : action de grâce pour la nourriture, pour la connaissance reçue, pour la création, puis supplication pour le rassemblement du peuple dispersé. Le thème du rassemblement « des quatre vents » reprend la dixième bénédiction de la Amida (« Sonne du grand shofar pour notre liberté … rassemble-nous des quatre coins de la terre »).
  9. La vigne de David. La vigne est l'image biblique d'Israël (Psaume 80, Isaïe 5). L'espérance est explicitement davidique et messianique.
  10. Les prémices aux prophètes. Le texte transpose aux prophètes la loi des prémices dues aux prêtres (Nombres 18, Deutéronome 18), car « ce sont eux vos grands prêtres ».
  11. Le sacrifice pur. Le rassemblement du dimanche est compris comme l'accomplissement de Malachie 1,11 : « En tout lieu on offre à mon nom un sacrifice pur, car mon nom est grand parmi les nations ».
  12. L'araméen. Le mot Maranatha (« Notre Seigneur, viens ! » ou « Notre Seigneur vient ») et l'Hosanna sont restés dans la langue des premiers disciples de Palestine.
  13. Le Père, le Fils et l'Esprit. Les trois termes de la formule baptismale s'entendent dans un cadre juif. Le Père est le Dieu d'Israël, seul appelé Dieu. Jésus est le pais, l'enfant-serviteur, exactement le titre donné à David dans la même prière. L'Esprit est le rouah ha-qodesh, l'esprit de prophétie. Ce n'est pas encore la Trinité des conciles de Nicée (325) et de Constantinople (381), mais un schéma déjà présent en Isaïe 61,1 : Dieu, son oint et son Esprit.

Les différences avec les Évangiles

  1. Aucun récit sur Jésus. La Didachè ne raconte ni sa naissance, ni ses miracles, ni sa Passion. Elle transmet un enseignement, pas une biographie.
  2. Pas de théologie de la croix. La mort de Jésus n'est jamais mentionnée, ni son sens rédempteur. On n'y trouve aucune trace de la théologie de Paul : ni justification par la foi, ni opposition entre la Loi et la grâce.
  3. La résurrection. Seule la résurrection des morts à la fin des temps est évoquée (16,6). Celle de Jésus n'est pas mentionnée.
  4. La figure de Jésus. Il est appelé pais (serviteur, enfant) de Dieu, comme dans les discours les plus anciens des Actes des apôtres (3,13 ; 4,27). Il apparaît comme celui par qui Dieu fait connaître « la vie, la connaissance et l'immortalité ». Les titres de Fils unique, de Logos préexistant ou de Dieu incarné, présents chez Jean, sont absents.
  5. L'eucharistie. Elle ne contient pas les paroles d'institution (« ceci est mon corps », « ceci est mon sang ») et n'est pas présentée comme le mémorial de la mort de Jésus. C'est une action de grâce juive sur la coupe puis sur le pain, l'ordre que l'on trouve aussi dans la forme courte de Luc 22,17-19.
  6. Le baptême. La formule à trois termes rejoint Matthieu 28,19, mais le texte parle ailleurs (9,5) du baptême « au nom du Seigneur », comme dans les Actes. Il s'intéresse surtout à la pratique : l'eau vive, le jeûne préalable.
  7. La Torah. Le « joug du Seigneur » est maintenu et seulement gradué pour les non-Juifs. Les Évangiles, et surtout Jean et les lettres de Paul, reflètent des tensions bien plus fortes avec la Loi et avec « les Juifs ».
  8. Le Notre Père. Il est presque identique à celui de Matthieu, avec une doxologie courte : « car à toi sont la puissance et la gloire pour les siècles ». Le terme « le règne » n'y figure pas, et la doxologie est absente des meilleurs manuscrits des Évangiles.
  9. La proximité avec Matthieu. Le texte cite « l'Évangile » au singulier. Il partage avec Matthieu la polémique contre les « hypocrites » et un petit apocalypse (chapitre 16) parallèle à Matthieu 24. Les chercheurs discutent pour savoir si la Didachè cite le texte de Matthieu ou puise à une tradition orale commune plus ancienne.
  10. L'organisation de l'Église. Les Évangiles ne décrivent pas de structure. La Didachè montre des prophètes itinérants honorés comme des grands prêtres, et des évêques et diacres élus localement, sans hiérarchie centralisée.
  11. Le titre de Seigneur. Le mot Kyrios reste ambigu : il désigne tantôt Dieu, tantôt Jésus. En 16,7, la venue « du Seigneur avec tous ses saints » reprend Zacharie 14,5, qui parle de la venue de Dieu lui-même, appliquée ici semble-t-il à Jésus. C'est l'amorce d'une évolution que les Évangiles, surtout celui de Jean, poussent beaucoup plus loin.

Conclusion

La Didachè est un témoin précieux d'un christianisme d'avant le christianisme constitué. On y trouve des disciples de Jésus qui prient comme des Juifs, jeûnent comme des Juifs, bénissent le repas comme des Juifs et attendent le Messie fils de David. Ils ouvrent la porte aux nations en leur demandant de porter le joug de la Torah « autant qu'elles le peuvent ». Sa proximité avec Matthieu, Jacques et la tradition des Deux Voies le rattache au courant judéo-chrétien, que l'histoire ultérieure de l'Église a progressivement marginalisé.

Pour aller plus loin

  1. Huub van de Sandt et David Flusser, The Didache: Its Jewish Sources and Its Place in Early Judaism and Christianity, 2002.
  2. Kurt Niederwimmer, The Didache: A Commentary, 1998.
  3. Aaron Milavec, The Didache: Faith, Hope and Life of the Earliest Christian Communities, 50-70 C.E., 2003.
  4. Jean-Paul Audet, La Didachè. Instructions des apôtres, 1958.
  5. Willy Rordorf et André Tuilier, La Doctrine des douze apôtres (Didachè), collection Sources chrétiennes n° 248.

La didaché orignale